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Point sur le foyer de brucellose dans le massif du Bargy

Date de publication
21/07/2021
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En 2012, un foyer de brucellose a été mis en évidence dans une population de bouquetins du massif du Bargy (Haute-Savoie), suite à la découverte de 2 cas humains infectés par cette zoonose via la consommation de fromage de vache. Une surveillance épidémiologique et des mesures de lutte ont été mises en œuvre afin d’assainir ce foyer et limiter la transmission aux cheptels domestiques et à l’humain. Des travaux de recherche ont permis d'optimiser l'efficacité des actions sans mettre en danger la population de bouquetins. La situation en 2021 s’est nettement améliorée mais les mesures restent nécessaires pour tendre vers l’extinction du foyer.

Figure 1. Sous-unités spatiales du massif du Bargy définies sur la base des suivis par collier GPS. Zone périphérique = Leschaux-Andey et Charmieux-Buclon,
zone cœur = Grand Bargy, Petit Bargy et Jallouvre-Peyre. (Marchand et al., 2018)

Éléments de contexte

Qu’est-ce que la brucellose ?

La brucellose est une zoonose bactérienne répandue à travers le monde, due aux bactéries du genre Brucella. Elle peut infecter la plupart des espèces de mammifères, notamment les ruminants et les suidés, chez qui elle peut provoquer des avortements, une réduction de fertilité, des atteintes articulaires et testiculaires ainsi que des pertes en production laitière. L’humain se contamine au contact d’animaux infectés, particulièrement à l’occasion des mises-bas, ou en consommant des produits laitiers crus.
L’éradication de la maladie, classée comme danger sanitaire de catégorie 1 (DS1) en France, est le fruit d’une longue lutte menée depuis les années 1960 dans les élevages de ruminants et, depuis 2005, la France est officiellement indemne de brucellose.

Historique du foyer de brucellose dans le Bargy

Un foyer de brucellose à Brucella melitensis a été détecté en 2012 sur la commune du Grand-Bornand, dans le massif du Bargy en Haute-Savoie dans un cheptel bovin, en lien avec la découverte de deux cas humains. Le dernier cas de brucellose domestique recensé localement avait été détecté en 1999 dans le même secteur, sur la commune du Reposoir.
 

L’origine du foyer bovin étant initialement inexpliquée, des investigations menées dans les populations d’ongulés sauvages ont permis de découvrir que les bouquetins (Capra ibex) du massif du Bargy étaient largement infectés (séroprévalence apparente de 38% en 2012-2013) par une souche proche des souches découvertes dans les cas humains et bovins (Garin-Bastuji et al., 2014, Mick et al., 2014).

À noter

La séroprévalence apparente est la proportion, dans la population, d’animaux trouvés séropositifs à la brucellose dans l'échantillon testé avec les tests de dépistage utilisés.

Les investigations sur les autres espèces de ruminants sauvages conduites en 2012-2014 avaient alors détecté 2 cas de chamois (Rupicapra rupicapra) brucelliques (un en 2012 et un en 2013) sur 115, et aucun cas sur 55 cerfs (Cervus elaphus) et 61 chevreuils (Capreolus capreolus) sur l’ensemble des  ACCA connexes au massif du Bargy (Hars et al., 2013).

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La surveillance sanitaire pour mieux connaître la maladie et optimiser la lutte

De par les enjeux de santé publique et économiques (filière lait et production de reblochon sur ce secteur) et son classement en DS1, la brucellose à B. melitensis fait depuis cette découverte l’objet de mesures de surveillance et de lutte dans le massif du Bargy, coordonnées par le ministère de l’Agriculture et de l’alimentation (MAA) et particulièrement la direction générale de l’Alimentation (DGAL).

Des mesures fortes mises en place dès 2012

Les premières années (2012-2015), ces mesures ont reposé à la fois sur :

  • des captures, permettant de connaître le statut sérologique des animaux avec élimination sélective des animaux séropositifs (277 entre 2012 et 2015), marquage et relâcher des animaux séronégatifs,
  • le tir d’animaux non capturés et donc de statut sanitaire non connu, mais considérés comme les plus à risque (325 pendant la même période).

Depuis 2016, le nombre de tirs d’animaux non capturés a réduit, les mesures sont donc basées essentiellement sur les captures. Ainsi entre 2016 et 2020, 179 captures et 12 tirs ont été effectués.

Figure 2. Prélèvement sanguin sur un bouquetin mâle du massif du Bargy anesthésié par fusil hypodermique lors d’une opération de capture réalisée par le SD74 de l'OFB (Élodie Petit)


Dès 2012, l’Office national de la chasse et de la faune sauvage (ONCFS, devenu Office français de la biodiversité – OFB – en 2020) a été chargé de la mise en œuvre d’un programme de surveillance épidémiologique et démographique des populations d’ongulés sauvages sur le massif du Bargy et les massifs adjacents des Aravis et de Sous-Dine. Ce programme incluait :

  • des opérations de surveillance clinique des groupes de bouquetins et de chamois (abandonnées ensuite en l’absence de signes cliniques observables à distance),
  • des captures de bouquetins pour des analyses sérologiques (figure 2 et vidéo),
  • l’autopsie des bouquetins euthanasiés ou abattus en vue d’analyses cliniques et bactériologiques,
  • un suivi populationnel des bouquetins (taille de la population, patron de reproduction et utilisation de l'espace notamment),
  • des prélèvements sur les chamois et cervidés tirés à la chasse, coordonnés par la fédération départementale des Chasseurs de la Haute-Savoie.

Aucun bouquetin positif n’ayant été identifié en 2013 dans les massifs adjacents des Aravis et de Sous-Dine, les efforts de terrain et de recherche ont donc ensuite été concentrés sur la population du Bargy, vraisemblablement la seule fortement impactée.

Vidéo : prélèvement sanguin et mesures de cornes sur bouquetin anesthésié, massif du Bargy (OFB, mai 2021)

Les résultats de recherche permettent de mieux comprendre les mécanismes de transmission et d'affiner les actions

Des travaux de recherche ont été menés par l’OFB, l’Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation de l’environnement et du travail (Anses) et VetAgro Sup dans le but de :

  • mieux décrire les dynamiques populationnelle et épidémiologique,
  • identifier les mécanismes expliquant la circulation de l’infection dans cette population,
  • étudier les scénarios de gestion envisageables.

Enfin l’Anses, sollicitée à de nombreuses reprises, a rendu plusieurs avis et rapports sur ce sujet, notamment en 2015, 2017 et 2019. Le dernier rapport traitait de la vaccination, non recommandée comme mesure de gestion du foyer au vu des connaissances actuelles et des inconvénients posés par cet outil.

Patrons de transmission et de reproduction dans la population des bouquetins

Les suivis épidémiologiques et des populations ainsi que les travaux de recherche ont mis en évidence les éléments suivants.

  • Une structure socio-spatiale des femelles de bouquetins : elles sont organisées spatialement en 5 sous-unités (fig 1) et se déplacent très peu entre ces sous-unités, contrairement aux mâles qui eux se déplacent largement et notamment à la période du rut en novembre-décembre (Marchand et al., 2017).
  • Une réduction de plus de la moitié de l’effectif entre 2013 et 2016, essentiellement liée aux abattages et aux euthanasies : l'effectif estimé passe d’environ 570 en 2013 à 270 en 2016. De 2016 à 2020, le nombre de bouquetins dans le massif du Bargy semble avoir légèrement augmenté pour se stabiliser autour de 370 individus (figure 3).
  • Des indices de reproduction suggérant une population en densité-dépendance au début de ces suivis, et un moindre succès de reproduction chez les femelles séropositives de plus de 5 ans, alors qu’aucun effet de la brucellose n’a été détecté sur la reproduction des jeunes femelles de 2 à 4 ans.
    Les paramètres démographiques ne montrent pas encore de signes d’une reprise de la dynamique de la population, attendue suite à la diminution de moitié de sa densité.
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    L’hétérogénéité spatiale de la transmission : le niveau de séroprévalence est très différent en fonction des secteurs occupés par chaque sous-unité, avec une zone cœur (Jallouvre-Peyre, Grand Bargy et Petit Bargy) présentant une séroprévalence nettement plus élevée que la zone périphérique (Leschaux-Andey et Charmieux-Buclon). Depuis 2016, les stratégies mises en œuvre sont donc différenciées en fonction de ces secteurs, avec un effort particulier mené sur la zone cœur.
  • L'hétérogénéité sociale de la transmission : les femelles constituent la source de la majorité des nouvelles infections.
  • La voie d’infection majoritaire est indirecte, liée à la contamination de l’environnement lors des avortements et des mises-bas brucelliques, la voie vénérienne jouant un rôle moindre.

Figure 3. Évolution de l'effectif estimé de la population de bouquetins
dans le massif du Bargy depuis 2013.
Les barres d’erreur indiquent la précision des estimations.

Évolution de la situation épidémiologique entre 2013 et 2020

Précision méthodologique

L’estimation de la séroprévalence réelle dans la population doit désormais tenir compte du fait que les captures d’animaux qui servent à cette estimation sont préférentiellement orientées vers les animaux non-marqués. En effet, les animaux marqués dans la population correspondent à des animaux ayant été capturés et testés récemment, puis ayant été relâchés car séronégatifs (les animaux séropositifs étant euthanasiés).
Les captures se concentrent alors sur les animaux non encore marqués, dont le statut sérologique n’a encore jamais été contrôlé et qui ont donc plus de chances d’être séropositifs. Or la proportion d’animaux marqués dans la population augmente chaque année (atteignant près de la moitié de la population en 2020). La proportion d’animaux séropositifs parmi les animaux capturés – essentiellement non-marqués – sera donc plus importante que celle de la population (Rossi et al., 2019 ; Calenge et al., 2021).
Ce ciblage pour les animaux non-marqués dans les captures est pris en compte dans l’estimation de la séroprévalence.

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Figure 4. Prévalence sérologique estimée des femelles en zone cœur entre 2013 et 2018 (Calenge et al., com. Pers.).

Il apparaît que :

  • la séroprévalence estimée a baissé de 50% à moins de 15% entre 2012 et 2020 chez les femelles en zone cœur, groupe le plus important épidémiologiquement (figure 4),
  • la force d’infection a diminué de manière significative (Lambert 2019 ; Calenge et al., 2021).

À noter : la force d'infection est le taux auquel les individus sensibles s’infectent.


Parmi les autres espèces sensibles présentes dans le massif, le chamois est l’espèce la plus exposée et la seule trouvée infectée. Quatre cas ont été détectés en 2012, 2013, 2019 et 2020, parmi 302 animaux testés de 2012 à 2020 dans le massif Bargy et via la surveillance événementielle Sagir. La découverte de chamois atteints dans le nord du massif du Bargy en 2019-2020 et les observations d’interactions interspécifiques entre chamois et bouquetins attestent d’une transmission effective et actuelle de l’infection entre les deux espèces. La surveillance est donc essentielle pour cette espèce.
Même si la séroprévalence a notoirement baissé depuis 2012, les titres en anticorps élevés des bouquetins trouvés séropositifs en 2019, signe d’une infection récente, ainsi que la transmission aux chamois (récente également étant donné l’âge des animaux) sont des indicateurs d’une circulation encore active de l’infection.

Perspectives

Le foyer étant encore actif, il est nécessaire de poursuivre les suivis épidémiologiques et populationnels ainsi que des mesures de lutte adaptées et évolutives au regard de la situation (gestion adaptative). En outre, la reprise démographique attendue d’ici quelques années pourrait modifier la dynamique d’infection en provoquant une « 2e vague » de contaminations.

Les travaux de modélisation ont montré qu’une stratégie basée à la fois sur les captures avec euthanasie des positifs et l’usage de tirs ciblés sur des zones et catégories spécifiques de bouquetins augmenterait la probabilité d’extinction de la brucellose et permettrait de limiter le nombre de nouveaux cas, sans mettre en danger le bon état de conservation de la population de bouquetins.
Ces mesures doivent cependant prendre en compte :

  • leur faisabilité : les bouquetins sont de plus en plus difficiles à capturer sur les secteurs les plus touchés déjà très compliqués d’accès,
  • et leur acceptabilité : les tirs, même ciblés, peuvent éliminer des animaux qui se révèleront négatifs mais qu’on ne peut pas tester car trop difficiles à capturer- et sont mal perçus par le grand public.

Enfin, la surveillance et les mesures doivent également être maintenues chez le chamois (surveillance active sur les chamois chassés et événementielle via le réseau Sagir) et les ruminants domestiques du secteur (mesures de biosécurité notamment).

 

Références bibliographiques

À lire également

Sagir, le réseau de surveillance des maladies de la faune sauvage | Rubrique

Le réseau Sagir est un dispositif national de surveillance épidémiologique dédié à la faune sauvage (oiseaux et mammifères principalement). Il a pour but de détecter précocement l’émergence de maladies qui peuvent affecter la conservation des espèces, la santé des animaux domestiques ou humaine, l’économie des filières agricoles ou qui peuvent indiquer la dégradation de la qualité de l’environnement.

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